Privatisation d’Aéroports de Paris – La piste est dégagée

La majorité, malgré les oppositions de droite et de gauche, a rétabli l’article de la loi Pacte autorisant le gouvernement à vendre ses parts dans la société aéroportuaire française.

Drôle d’union sacrée. Toute la journée de jeudi, députés de l’opposition de droite, du centre et de toute la gauche se sont succédé à la tribune de l’Assemblée nationale pour critiquer les articles du projet de loi «croissance et transformation de l’économie» (dit «Pacte») qui autoriseront le gouvernement à privatiser Aéroports de Paris. En octobre, lors de la première lecture de ce texte au Palais-Bourbon, le sujet n’avait – chose étonnante – fait guère de bruit politique et médiatique. Cinq mois et quelques péages brûlés plus tard – avec des gilets jaunes évoquant notamment le «racket» des sociétés privées d’autoroutes ayant bénéficié de la dernière vague de privatisation en 2005 – le doute pouvait s’installer chez certains députés LREM, plus vraiment convaincus des arguments de l’exécutif. Mais dans la foulée du premier article (adopté avec 47 voix pour, 24 contre et 2 abstentions), la privatisation d’ADP est remise sur les rails avant la suppression des articles par le Sénat en première lecture. Reste à voir combien de députés marcheurs oseront s’abstenir ou s’opposer au gouvernement, la semaine prochaine, lors du scrutin solennel sur la totalité du texte…

«Il n’y a pas de place pour l’abstention dans aucun camp», avait pourtant lancé le député PS des Landes, Boris Vallaud, en ouverture des débats jeudi matin, rappelant pourquoi les socialistes s’opposent à cette privatisation… après avoir pourtant autorisé celle de l’aéroport de Toulouse lors du précédent quinquennat : «sacrifice» des liaisons locales, «mauvaise opération financière». «Les Françaises et les Français auront perdu la maîtrise de l’avenir d’ADP sans gagner un centime. Nous sommes en train de recréer le scandale des autoroutes»,a expliqué l’ancien proche d’Arnaud Montebourg et ex-secrétaire général adjoint de l’Elysée sous Hollande. Mêmes arguments côté communiste. Le député PCF de Seine-Saint-Denis, Stéphane Peu, s’est insurgé de cette «faute économique» «Privatiser un monopole naturel […] conduit à de piètres résultats !» a-t-il souligné, remémorant les mauvaises expériences des autoroutes : «Persévérer dans l’erreur, en toute connaissance de cause, c’est une faute […] contre la Nation».

«Une allumette tout près d’un baril de poudre»

«La seule réponse que vous nous faites c’est #BalanceTonAéroport. Vous le balancerez quoi qu’il arrive», a fustigé ensuite le député de La France insoumise, Alexis Corbière, en direction de Bruno Le Maire, critiquant chez le ministre de l’Economie une «volonté sectaire […] une forme d’obstination». «Vous n’avez pas d’argument pertinent, si ce n’est idéologique et ça devient suspect, a-t-il ajouté. Tout le monde viendra dire « pour quelles raisons faites-vous cela, si ce n’est sans doute pour en faire profiter un groupe privé qui va s’enrichir sur le dos de l’Etat ? » Prenez garde […] en faisant cela dans un moment de grande tension […] vous grattez une allumette tout près d’un baril de poudre !»

De l’autre côté de l’hémicycle, sur les bancs Les Républicains et centristes on se montre, chose rare, d’accord avec toute la gauche. Le président de la commission des Finances, Eric Woerth, justifie son opposition à la privatisation d’ADP pour une raison d’«efficacité économique»«L’objectif n’est pas réellement très clair, a pointé l’ex-ministre du Budget de Nicolas Sarkozy. Si vous aviez voulu financer un fonds de rupture, la rupture, au fond, ce serait d’investir les 10 milliards[issus de la privatisation, ndlr] et pas 250 millions [issus du placement de l’argent de la future privatisation]  Même ligne chez l’UDI. Philippe Vigier : «Franchement, disons-nous les choses les yeux dans les yeux : 300 millions d’euros pour financer un fonds de transformation de rupture. Mais de qui se moque-t-on ? Ce n’est rien ! […] On mettrait 20 milliards […] j’aurais plus de compréhension !» Ancien de ses rangs, le député de la Marne Charles de Courson, favorable «en son nom personnel, strictement personnel» à ces privatisations s’est moqué de cette union de circonstance : «Sortons de l’alliance entre le colbertisme et le néomarxisme qui a toujours conduit dans ce pays à l’immobilisme et, un jour, à la révolution !»

«Aucun privilège» pour Vinci selon Le Maire

Un peu avant lui, le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan s’est, lui, au contraire, félicité du «peu de dossier où règne une telle unanimité sur les bancs de cette Assemblée». L’ex-candidat à la présidentielle s’est engagé au passage sur le terrain «des questions un peu plus gênantes» «Quelle est la banque conseil de cette opération ? J’aimerais que vous nous le disiez. Qui dirige la filiale française de cette banque conseil ? Quel sera le montant de la commission que recevra cette banque ?» Réponse agacée de Bruno Le Maire – Dupont-Aignan avait déjà quitté l’hémicycle : «Faute d’argument convaincant [il] use et abuse de la théorie du soupçon, du complot et de la calomnie.» Le ministre de l’Economie ne s’est pas non plus privé pour se payer ses anciens amis de LR, pointant les divergences de vue entre Laurent Wauquiez (contre) et Valérie Pécresse (pour) : «Entre le président du parti et le président de la première région de France, il faudra encore accorder les violons.»

Sur le fond, Le Maire a tenu à défendre «une opération importante […] qui a du sens». «Nous le faisons pour le désendettement, et nous l’assumons, a-t-il expliqué. Chaque euro qui va au désendettement de la France est un euro bien dépensé.» Autre argument : le besoin de «revenus garantis» pour le fonds de l’innovation de rupture. «Je constate simplement, chiffres à l’appui, que le cours d’ADP, en raison aujourd’hui des tensions qui pèsent sur les actifs, est passé de 200 euros à 160 euros, a-t-il affirmé. Si vous voulez mettre l’avenir de l’innovation et des technologies françaises dans les mains de la bourse, grand bien vous fasse, moi je préfère que nous ayons des revenus garantis.» Face aux accusations de favoritisme dont pourrait bénéficier, demain, le groupe Vinci, Le Maire a assuré que l’entreprise de BTP française «ne bénéficiera d’aucun privilège» et qu’elle devra répondre à un futur «appel d’offres […] sous le double contrôle de l’Agence des participations de l’Etat et du juge». «Ce sera le mieux disant qui l’emportera», a-t-il insisté.

Lutte contre les nuisances sonores

Le ministre a ensuite égrené les «garanties» que le gouvernement s’est engagé à prendre dans le cadre de cette privatisation : «renforcement des garanties des petites lignes» aériennes, lutte contre les nuisances sonores, tarifs aéroportuaires fixés pour cinq ans avec le dernier mot pour l’Etat en cas de blocage, garantie de l’emploi, pas de cession de foncier «sans accord formel de l’Etat»… A quelques mois des élections européennes, Le Maire s’est aussi lancé dans un débat sur «ce qu’est la souveraineté». A ceux qui l’accusent de vouloir «privatiser la frontière», le ministre a rappelé qu’elle resterait «dans les mains de l’Etat […] dans les mains de la puissance publique, de la police, de la gendarmerie, de nos forces armées» «Pour moi la souveraineté au XXIsiècle, c’est les frontières et les nouvelles technologies», a-t-il affirmé, avant de rappeler qu’il «revendique depuis des années, des années et des années cette vision d’un Etat qui, pour garantir la protection de l’intérêt général est tout aussi efficace en passant par la régulation plutôt que par la présence au capital». On ne pourra pas, en effet, lui enlever cette «cohérence».

Photo  : AFP – Lucas Barioulet
Lilian Alemagna
Article tiré de Libération  le 14 mars 2019

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