Venezuela – L’humanitaire entre gâchette et substitut

La crise a remis au-devant de la scène la question du bon usage de l’humanitaire. Si son instrumentalisation ne fait guère de doute, reprocher à l’humanitaire de faire le jeu du politique est naïf et déplacé.

Tribune. La rapide succession des séquences, depuis l’autoproclamation de Juan Guaidó comme président par intérim du Venezuela, sa reconnaissance quasi immédiate par les Etats-Unis (puis par une série de pays), et, enfin, l’appel à une aide humanitaire internationale d’urgence, dénote l’orchestration stratégique, qui fait de l’humanitaire la poursuite du politique, sinon du militaire, par d’autres moyens. Exemple emblématique de ce que Jean-Christophe Rufin a nommé «la gâchette humanitaire», à savoir l’utilisation de l’humanitaire comme moyen pour légitimer le recours à la force.

Les besoins des Vénézuéliennes et Vénézuéliens, pourtant brandis avec véhémence pour justifier cette aide, servent tout au plus de décor à ce qui, d’emblée, s’est présenté comme un spectacle. Les 100 millions de dollars que l’Organisation des Etats d’Amérique se félicitait d’avoir rassemblés, étaient ridicules par rapport aux nécessités du pays. Mais il s’agissait avant tout d’une bataille de chiffres, de mots, d’images – éventuel prélude à un combat autrement plus violent.

Nombre d’organisations – le Comité international de la Croix-Rouge, Oxfam, Médecins du Monde, etc. – ont rejeté cette politisation de l’aide, insistant sur les risques qu’elle faisait encourir aux acteurs eux-mêmes, en les présentant comme parties prenantes. Et de rappeler les principes d’impartialité, d’indépendance et de neutralité de l’humanitaire. Par ailleurs, loin de la surmédiatisation des camions bloqués à la frontière, des organisations humanitaires, dont plusieurs agences de l’ONU, continuent de travailler au Venezuela avec l’accord du gouvernement.

Fiction et confusion

Il n’en demeure pas moins que les accusations de la politisation de l’humanitaire participent d’une confusion, entretenue en partie par les acteurs eux-mêmes. Elle suppose l’innocence, d’un côté, et une douloureuse répétition de trahisons de l’autre. L’humanitaire serait cette action neutre et indépendante, sans cesse pervertie, falsifiée et détournée. Les réponses pour expliquer ce paradoxe empruntent le plus souvent deux voies contradictoires.

Celle de la dénonciation cynique du masque humanitaire, couvrant des enjeux géopolitiques et des intérêts impérialistes, d’une part. Celle qui fait de l’humanitaire d’Etat – et de lui seul – le lieu et la formule de cette instrumentalisation, pour mieux mettre en évidence l’indépendance d’ONG comme Médecins sans frontières (MSF), de l’autre. Mais c’est se leurrer sur la nature même de l’humanitaire, et sur la menace de politisation qui pèse sur lui.

Dans un champ polarisé et médiatisé – et à mesure de cette polarisation et de cette médiatisation –, Trump, Guaidó, aussi bien que Maduro politisent l’aide. Mais, plus radicalement, le propre de l’humanitaire est d’être instrumentalisé. Se scandaliser de sa «distorsion» est naïf, sinon hypocrite. Depuis l’intervention française au Liban, en 1860, jusqu’à la crise vénézuélienne actuelle, en passant par l’émergence des french doctors au Biafra, et les interventions d’urgence de grande ampleur, l’humanitaire est toujours, aussi, mobilisé en fonction d’enjeux politiques.

La neutralité de l’humanitaire, loin de constituer un espace naturel, qui existerait a priori, est une fiction. Soit, au sens où l’entend, dans un autre contexte, le philosophe Jacques Rancière, une «structure de rationalité», qui construit un cadre, au sein duquel les sujets, les situations et les actions font sens. L’aide humanitaire invente ses propres codes afin de dégager un espace où son intervention est pensable et possible.

Mais, en dernière instance, cette fiction, pour produire ses effets, ne tient que pour autant que les divers acteurs en présence font «comme si» ; qu’ils s’accordent pour donner à leur action ce sens-là. En mettant en suspens les enjeux politiques. Ceux-ci n’en demeurent pas moins déterminants. L’indépendance et la neutralité de l’humanitaire sont donc aussi le fruit d’une négociation implicite ou explicite, d’un accord, par nature, toujours fragile et ponctuel, partiel et partial.

Reprocher à l’humanitaire de faire le jeu du politique, voire de l’impérialisme, est dès lors quelque peu déplacé. Pas plus qu’un autre, il ne peut se dégager complètement de ce jeu, dont il cherche plutôt à suspendre les règles, à limiter les effets. Ce qu’il faut par contre lui reprocher, c’est la tentation de recoder la situation vénézuélienne. Il n’y a pas de crise humanitaire au Venezuela. Il y a une crise sociale et politique, qui appelle des réponses sociales et politiques, mises en œuvre par les Vénézuéliens et Vénézuéliennes eux-mêmes. Au mieux, avec notre soutien.

Tout dans l’humanitaire, depuis la reconnaissance de la situation d’urgence, le diagnostic des besoins, le financement et l’organisation de l’intervention – ainsi que sa mise en récit –, jusqu’aux rapports avec les victimes et les autorités locales, est politique. Il soulève des questions de choix et de priorité, d’égalité et de souveraineté. D’où la nécessité de combattre la tendance dominante à faire de l’humanitaire une raison et un gouvernement, étrangers voire opposés au politique – et qui serait par-là même plus efficace, plus neutre et plus juste. Une manière de se débarrasser à bon compte de notre impuissance ou de notre inaction sous couvert d’une agitation fébrile surmédiatisée. De la fiction, on glisse vers le spectacle.

Frédéric Thomas, docteur en sciences politiques, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental 

Photo : AFP – Luis Acosta
Article tiré de Libération  le 18 mars 2019
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