Algérie – « Paris sait que le statu quo peut être source de chaos »

Lors des grandes manifestations du 15 mars en Algérie, de nombreux slogans brocardaient la position de Paris, jugée trop favorable à Bouteflika. L’analyse du politologue Naoufel Brahimi El Mili, auteur de plusieurs ouvrages sur la relation franco-algérienne dont « 50 ans d’histoires secrètes » (Fayard)

 

La relation très particulière entre Paris et Alger ressurgit au fil des immenses cortèges qui veulent en finir avec un régime honni. Les jeunes Algériens attendent-ils un engagement plus net de l’Elysée en leur faveur ?

Naoufel Brahimi El Mili : Ils ne peuvent oublier les propos tenus naguère par le candidat Macron devant une chaine privée algérienne : « La colonisation est un crime contre l’humanité. » Le calcul électoraliste sous-jacent était évident, les voix des franco-algériens comptent. Très vite, le nouveau président français a été qualifié d’ami de l’Algérie tant par le pouvoir que par l’homme de la rue. Lors de sa seule visite de président, quelques mois plus tard, on a retenu cet échange dans une des rues principales de la capitale avec une jeune algérois qui l’interpelle sur le principe de la repentance. Et la réponse présidentielle fuse : « Qu’est ce que vous venez m’embrouiller avec ça ? Votre génération doit regarder l’avenir, la jeunesse algérienne ne peut pas constamment regarder son passé ! » Première déception.

Ensuite, la dernière déclaration, où il salue la décision d’Abdelaziz Bouteflika de ne pas se présenter à un cinquième mandat sans souligner que l’annulation des élections permet au candidat sortant de se maintenir au pouvoir pour une durée imprécise et en toute illégalité, est ressentie par les Algériens comme un soutien au pouvoir en place. Le vendredi 15 mars, parmi les vingt millions de manifestants, nombreux ont été ceux qui brandissaient des pancartes hostiles au président français. Les Algériens ressentent une ingérence de l’Elysée en faveur d’Abdelaziz Bouteflika. Après avoir été trop prudent le gouvernement français commet une grande maladresse à en juger par les réactions des rues d’Algérie. Emmanuel Macron s’est clairement démarqué d’une neutralité susceptible d’être bénéfique aux millions de contestataires.

 

Que devrait-il faire aujourd’hui face à une Algérie saisie par un besoin de changement historique ?
La marge de manœuvre de la France dans ce contexte est assez compliquée. Jusqu’alors, Paris avantageait le statut quo en confondant stabilité et immobilisme. La France ne peut pas faire pression sur le principal acteur de la politique algérienne : l’armée. La coopération militaire et sécuritaire au Nord-Mali et dans tout le Sahel est en grande partie tributaire de la force de frappe de l’ANP (Armée nationale et populaire). Aussi, le commandement militaire algérien ne cherche aucunement une confrontation avec les contestataires. Les rues algériennes veulent un changement assez radical. Paris sait désormais que c’est le statut quo qui peut être source de chaos. Le président français continue à défendre les intérêts militaires et économiques du pays dont il a la charge mais en s’adaptant à la nouvelle donne : l’après-Bouteflika a commencé. De nouveaux interlocuteurs représentatifs de cette inattendue et formidable dynamique doivent être écoutés. La France doit les identifier et sortir des sentiers battus encombrés par des opposants de moins en moins représentatifs. Le but est d’instaurer un dialogue équilibré où chaque partie trouve son compte.

Mais l’enjeu et la difficulté pour les autorités françaises est de mieux connaitre la nature de ces mouvements et leur profondeur. Par habitude ou bien par prudence, Paris tend les oreilles et les micros aux figures connues et installées depuis de nombreuses années. Elles sont audibles chez les politiques et les médias français alors que la rue algérienne ne veut plus les entendre. Par réflexe, aussi bien au Quai d’Orsay que dans les salles de rédactions parisiennes, presqu’aucun effort n’est fourni pour déceler ces voix qui ne sont pas nouvelles dans la société algérienne. Qui en France a entendu ou encore moins observé le travail de fond réalisé par l’Observatoire citoyen algérien ? Une entité, parmi d’autres, très engagée depuis de nombreuses années sur des sujets sociétaux. La nouvelle dynamique ne peut que briser le huis clos dans lequel ces associations et énergies étaient enfermées faute de moyens. Il s’agit de nouvelles forces démocratiques non encore identifiées. C’est le moment ou jamais pour les diplomates et journalistes français de mettre à jour leur carnet d’adresse en accord avec l’épatant sursaut que connait le pays.

Le spectaculaire mouvement de contestation algérien est suivi de très près par la communauté d’origine algérienne. Quelle peut être son influence ?
Le chiffre de 800.000 binationaux ne situe que ceux qui sont inscrits dans les consulats algériens. Le nombre réel représente plus que le double : des centaines de milliers issus des troisième et quatrième générations ignorent le chemin des consulats de leur pays d’origine. De même,plus de 300.000 franco-algériens vivent en Algérie et ne sont pas forcement inscrits dans les consulats français. Ils votent en France. Ils manifestent en France chaque dimanche. En plus de la solidarité avec les frères et sœurs du pays, depuis la place de la République et ailleurs, de Paris à Marseille, ils font une piqure de rappel au président Macron qui ne peut ignorer leur bulletin de vote. Il n’est pas à exclure qu’en cas de maladresse prolongée de l’Elysée sur la question algérienne, ils participent aux prochaines européennes. Cela n’a pas échappé à Jean-Luc Mélenchon acclamé dimanche 10 mars place de la République.

Photo : AFP – Ryad Kramdi
Martine Gozlan
Article tiré de Marianne  le 19 mars 2019

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