Edito de Denis Sieffert – Lumière algérienne, ombre syrienne

Notre monde serait-il prêt à supporter de nouveaux massacres commis par un régime algérien qui a quelques parentés idéologiques avec la famille Assad ? C’est difficilement imaginable. Et il se peut que le pouvoir algérien en soit conscient.

L’histoire, ces temps-ci, s’écrit dans la rue. À Paris, à Alger, la politique se fait plus à ciel découvert que dans les palais et les habituels lieux de pouvoir. Ce sont là des moments rares où les gouvernements n’ont plus l’initiative. Le nôtre tente laborieusement de reprendre la main en opposant la violence à la violence. On vire un préfet pour sauver un ministre, on réarme les policiers, on leur ordonne d’aller à l’affrontement. Rien de tout ça n’est très rassurant. Il ne s’agit pas ici d’excuser le moins du monde les casseurs, mais comment ne pas comprendre que la seule façon de mettre un terme aux manifestations, et de renvoyer chez eux ceux qui les parasitent, n’est ni de les réprimer ni de les interdire, mais d’en réduire les causes en apportant des réponses franches et positives aux revendications sociales qui sont à l’origine de la mobilisation ?

D’une certaine façon, c’est la même problématique à Alger : point d’échappatoire hors une réponse de fond à la revendication démocratique du peuple. La comparaison, évidemment, s’arrête là. Car ce qui se passe sur la rive sud de la Méditerranée est d’une autre ampleur. C’est tout un pays qui est dans la rue. La basse manœuvre du régime algérien n’a pas marché. L’annonce par les ayants droit de Bouteflika que le Président ne convoiterait pas un cinquième mandat, mais – si on a bien compris – prolongerait le quatrième sine die, n’a pas suffi. Au contraire, la mobilisation des Algériens n’a jamais été aussi massive, aussi dense, aussi festive que ce vendredi 15 mars, lendemain du communiqué officiel.

Preuve que l’exigence populaire dépasse de beaucoup la question du Président sortant. Et que c’est bien le système qui est en cause. C’est en cela que le mouvement est authentiquement révolutionnaire, mais c’est aussi pourquoi l’issue est incertaine. L’enjeu est considérable. Nous savons, et les Algériens savent, que les profiteurs de la rente pétrolière, affairistes et hiérarques militaires, n’abdiqueront pas sans combattre. Trop d’intérêts sont en jeu. Ce sont les mêmes, ou leurs semblables, qui ont fait tirer dans la foule en octobre 1988 ; et les mêmes qui, en janvier 1992, ont lancé les chars dans les rues d’Alger pour interrompre le processus électoral, et ouvrir la page la plus sanglante de l’histoire de l’Algérie indépendante.

La détermination de ceux qu’on appelle les « décideurs » ne fait donc aucun doute. Elle est lourde de tous les périls. Pour autant, leur marge de manœuvre est étroite car les temps changent. Les islamistes ne sont plus en première ligne, ou alors ils sont inféodés au régime et leur pouvoir répulsif, si souvent instrumentalisé, s’en trouve amoindri. Et la mobilisation n’a jamais été aussi massive et pacifique. Les militaires peuvent difficilement prendre l’initiative de la violence sans une provocation, un de ces coups tordus dont ils ont le secret, qui ferait porter aux manifestants la responsabilité du premier dérapage. Mais une autre réalité limite leur marge de manœuvre. Du moins, on veut le croire : l’effroyable précédent syrien. Cyniquement, l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia a brandi la menace d’un « bourbier » à la syrienne. Tout bien réfléchi, on se demande si, paradoxalement, cette référence ne sert pas la cause du peuple algérien. Le spectre de la tragédie syrienne ne peut que peser sur la situation en Algérie.

Huit ans tout juste après les premières manifestations, elles aussi pacifiques, la Syrie n’est plus qu’un champ de ruines, avec ses 370 000 morts, ses centaines de milliers de torturés et de mutilés, ses cinq millions d’exilés probablement sans retour. Notre monde serait-il prêt à supporter de nouveaux massacres commis par un régime algérien qui a quelques parentés idéologiques avec la famille Assad et, entre autres similitudes, les mêmes accointances internationales ? C’est difficilement imaginable. Et il se peut que le pouvoir algérien en soit conscient. D’autant que la tragédie syrienne, un peu vite reléguée dans notre actualité, se poursuit. Sait-on que l’aviation russe pilonne ces jours-ci la région encore rebelle d’Idlib, à l’ouest ? Rien n’est dit à ce sujet alors que l’on nous narre jour après jour, et par le menu, l’agonie de Daech à l’autre extrémité du pays.

Mais puisque je fais ce détour par cet est syrien, évoquons ce débat qui ne devrait pas être à propos du rapatriement des enfants de jihadistes. Alors que le gouvernement français se perd en contorsions, de peur sans doute d’être accusé de faiblesse face aux terroristes, deux grands avocats, Marie Dosé et Henri Leclerc, tentent de réveiller les consciences défaillantes de nos ministres. Ils nous disent une chose simple : les enfants sont des enfants, et ils ne sont pas responsables des crimes de leurs parents. Nous sommes à cette époque où rappeler pareille évidence est un combat. Dans cette obscurité, ce n’est décidément pas notre gouvernement qui apporte la lumière. L’espoir, et, disons-le, une certaine beauté, nous vient d’Alger. Espérons que cet espoir-là ne sera pas déçu.

Photo de garde : Farouk Batiche
Denis Sieffert
Article tiré de Politis le 20 mars 2019

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