Préfecture de police de Paris – Les raisons du limogeage de Michel Delpuech

En deux jours, trois têtes sont tombées : celle du préfet Michel Delpuech, de son directeur de cabinet, Pierre Gaudin, et de Frédéric Dupuch, le patron de la DSPAP. Retour sur les raisons de leur chute.

 

Le préfet de police a-t-il désobéi aux consignes ? Le sujet fait grincer des dents à la préfecture de police de Paris. La vieille maison policière grogne d’être mise en cause pour le saccage samedi 16 mars des Champs-Elysées à Paris. La question qui fâche est simple : fallait-il évacuer l’avenue en début d’après-midi pour éviter les pillages ? « C’étaient les consignes », assure à Marianne une source gouvernementale. « Si on avait tenté d’évacuer, il y aurait eu des gens au tapis, des deux cotés », glisse un proche du préfet limogé, admettant que des « ordres de retenue » ont bien été donnés, dans le but de « ménager les hommes ». Comment savoir ce qu’il s’est passé ? Aucune enquête administrative n’ayant été lancée sur « les dysfonctionnements de la chaine de commandement » évoqués par le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, c’est l’enquête du Sénat qui pourrait tenter de lever le voile.

En deux jours, trois têtes sont tombées : celle du préfet Michel Delpuech, de son directeur de cabinet, Pierre Gaudin, et de Frédéric Dupuch, le patron de la DSPAP, la puissante direction de la sécurité publique parisienne. C’est sous son autorité qu’ont été créés le 8 décembre dernier les DAR, les groupes d’action rapide, dans le but d’interpeller les casseurs. « On doit au DAR de Dupuch la quasi-totalité des interpellations parisiennes », soupire un de ses proches, jugeant « très injuste » la mise à l’écart de ce fidèle de Michel Delpuech.

L’usage des LBD au cœur des dissensions

Concrètement, il est reproché au patron de la DSPAP d’avoir écrit et diffusé une note sur l’usage des LBD limitant leur usage. En décembre, chaque groupe de DAR, composés d’une trentaine de policiers, était doté de 4 à 5 LBD. Puis ce nombre est passé à 2. Les munitions longue portée ont été retirées, car jugées moins précises et trop dangereuses en situation de foule. « Il ne reste que les courtes portées, qui, de fait, sont moins utiles », glisse à Marianne un policier de terrain. En janvier dernier, lors de « l’acte XI », ce sont des DAR sous les ordres de Dupuch qui ont tiré en direction d’un groupe au centre de la place de la Bastille et ont blessé à l’œil le gilet jaune Jérôme Rodriguez. « A l’époque, on a reproché à cette équipe de policiers de faire du maintien de l’ordre, ce qui n’était pas leur mission. Du coup, Frédéric Dupuch a fait une note pour rappeler que les DAR n’ont pas vocation, effectivement, à faire du maintien de l’ordre, mais à procéder à des arrestations », explique-t-on à la préfecture. Mais dans le contexte de ce 16 mars, cette note apparaît comme un recul dans l’usage des LBD, contraire aux instructions du ministère de l’Intérieur à la suite de la polémique sur la dangerosité des lanceurs de balle de défense. Lundi, le premier ministre Edouard Philippe, découvrant l’existence de cette note, a parlé de « consignes inappropriées » pour réduire l’usage des LBD…Quant à Laurent Nuñez a passé un savon à ses équipes, furieux de ne pas en avoir été destinataire.

Autre motif d’incompréhension au ministère de l’Intérieur, le fait que Frédéric Dupuch, chaque samedi, dirigeait sa propre salle de commandement au sein de la préfecture de police, voisine de celle de la DOPC, la direction de l’ordre publique et de la circulation, qui traditionnellement a en charge le maintien de l’ordre. « Laurent Nuñez a dit à plusieurs reprises au préfet qu’il ne fallait qu’une seule salle de commandement, et que le fait d’en avoir deux n’était pas efficace », confie-t-on place Beauvau. Mais le préfet a maintenu son organisation à deux têtes, responsable, pour certains, de lenteurs et de cafouillages opérationnels… « Samedi dernier, il y a eu des moments de flottement », assure une source syndicale.

Qui a donné les consignes de retenue ?

Autre grief, celui de la « retenue ». Samedi 16 mars, quand Philippe Castaner et Edouard Philippe vont serrer des mains de fonctionnaires de police et de pompiers en bas des Champs-Elysées, aux alentour de 17 heures, ils sont dans l’ignorance de ce qui se noue plus haut et des pillages qui commencent. Ils ignorent aussi que des mots d’ordre, sur les réseaux, appellent à la casse. « A ce stade, il n’y avait eu que le Fouquet’s, une première fois, et la boutique Hugo Boss, qui avaient été attaqués. Le gros des dégradations n’avait pas encore eu lieu et aura lieu plus tard », raconte une source gouvernementale, qui admet « un loupé », renvoyant la balle, là encore, sur la préfecture de police. « Depuis le 8 décembre, les nouvelles directives de maintien de l’ordre sont d’intervenir vite. Les instructions permanentes sont de débloquer tout lieu d’affrontement. C’est parfaitement clair », martèle-t-on au ministère de l’Intérieur. « Depuis le matin, il fallait agir sur les Champs-Elysées, ne pas rester statique, et on aurait pu éviter les saccages ont suivi », assure un haut policier, admettant qu’à l’inverse, des « consignes de retenue » ont été données depuis la préfecture. Par qui ? Pour quelles raisons ? Selon nos sources, Michel Delpuech a admis devant le ministre de l’Intérieur que de telles consignes ont bien été diffusées.

« Il ne faut pas perdre de vue le contexte, souligne-t-on dans l’entourage du préfet limogé. Il fallait coûte que coûte empêcher la dispersion de cette hyper violence dans Paris. Evacuer les Champs-Elysées, c’était la certitude d’assister à des départs de cortèges sauvages et violents. » Autre élément, le « sous-nombre » des forces de l’ordre sur la grande avenue. « On a été débordé parce qu’au fil de la journée, on n’a pas anticipé, pas assez interpellé, et qu’au final, on n’avait plus l’initiative », glisse un policier de terrain. Usure du commandement ? Fatigue après 18 journées de crise ? Peur de la bavure ? Un mélange de tout cela ? « C’est dur », relativise un vieux briscard de la préfecture, persuadé pour sa part, que l’essentiel à ne jamais perdre de vue, est « la désescalade »… « Et l’absence de mort »« Il faudra reconnaître à Delpuech d’avoir commandé pendant 18 samedis sans drame majeur », conclut un de ses proches, persuadé que l’annonce des renforts de Sentinelle est « une fausse bonne idée »« L’armée n’a pas vocation à faire du maintien de l’ordre, a fortiori à gérer les émeutes urbaines auxquelles on assiste. Il faut être formé à cela », s’inquiète cette source, « pessimiste » pour les samedis à venir.

Photo : AFP – Martin Bureau
Laurent Valdiguié
Article tiré de Marianne  le 21 mars 2019

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