Finance verte – Bientôt la fin des entourloupes de greenwashing ?

Emmanuel Macron a proposé la création d’une « banque européenne du climat pour financer la transition écologique ». A en croire plusieurs associations écolos, la « finance verte » serait l’une des solutions à l’urgence écologique et climatique. Elle repose pourtant encore trop souvent sur une simple politique du moins-pire…

 

« Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé ». Ce slogan, entendu pour la première fois en 2009 dans des manifestations écologistes, est désormais scandé par l’économiste Pierre Larrouturou, le climatologue Jean Jouzel et les quelque 600 personnalités qui ont rejoint l’appel Finance-Climat depuis décembre 2017. Leur but : interpeller l’Union Européenne sur le manque de moyens financiers alloués à la lutte contre le réchauffement climatique.

L’écologie est justement au programme du Conseil européen de ce vendredi 22 mars. Les signataires du Pacte Finance-Climat ont noté avec espoir qu »Emmanuel Macron a repris une partie du projet dans sa tribune « Pour une Renaissance Européenne ». Il préconise en effet la création d’une « banque européenne du climat pour financer la transition écologique ». Fera-t-il cette proposition devant ses homologues européens ? On avancerait alors vers le développement d’une finance au service de l’environnement, souvent appelée « finance verte ». Pour l’heure, les actions de celle-ci s’apparentent davantage à une politique de rafistolage qu’à un vrai renversement d’objectifs. Or, les bonnes actions à petite échelle ne compenseront jamais les mauvaises à grande échelle.

Finance verte, qu’est-ce que c’est ?

D’après le rapport « Pour une stratégie française de la finance verte », rédigé par les hauts fonctionnaires Sylvie Lemmet et Pierre Ducret fin 2017 pour le ministère de la Transition écologique et solidaire, la finance verte a comme objectif d’orienter les investissements vers des activités durables, tout en prévenant les risques pour les marchés financiers liés au réchauffement climatique. Fabrice Bossier, directeur général délégué de l’Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie (Ademe), dans une vidéo postée en février dernier sur le compte Twitter du pacte Finance Climat, explique : « Il s’agit de détourner les investissements c’est-à-dire de transformer les financements bruns en investissements verts ».

Concrètement, la mise en place de green bonds ou obligations vertes est l’avancée majeure de cette finance 2.0. Des emprunts qui servent à financer des projets « verts » (énergies renouvelables, véhicules propres, projets anti-pollution…). Ainsi, les entreprises, les banques ou même les Etats ayant besoin de financement pour ce genre de projet s’endettent auprès d’investisseurs et contre un intérêt, lorsqu’ils émettent des obligations vertes sur le marché. Objectif : que les emprunts visant à financer des projets liés au développement durable et en faveur de la transition énergétique soient facilement identifiables par ceux qui décident de prêter leur argent.

Ce marché des green bonds, qui pèse près de 167 milliards de dollars en 2018 selon Climate Bonds Initiative, pourrait-il vraiment faire de la finance un allié de la lutte contre le réchauffement climatique ? C’est ce qu’affirme Cécile Moitry, responsable finance et investissement durable chez BNP Paribas CIB sur leur site : « Le secteur des financements responsables est voué à jouer un rôle très important dans le financement de la transformation [de notre économie] à une économie à faible émission de carbone ».

La France est le premier Etat à avoir émis des obligations vertes, dont le montant a fini par atteindre 15 milliards d’euros fin 2018. Il s’agit, selon le ministre de l’Economie Bruno Le Maire à l’occasion du Climate Finance Day le 26 novembre dernier, de « la preuve tangible que l’Etat s’engage et que la France reste leader » de la finance verte. « Nous avons besoin de la finance pour réussir cette transition énergétique. Nous avons besoin de la finance pour lutter contre le réchauffement climatique ».

Le marketing du label vert

Le problème, c’est qu’il n’existe aucune règle consensuelle et internationale sur la définition d’un produit ou d’un projet « vert ». Ce qui induit le risque que les banques ou les entreprises émettrices de ce genre d’obligations s’adonnent à ce qu’on nomme du greenwashing, c’est-à-dire qu’elles fassent semblant de faire du « vert ». Auprès de Marianne, Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste et maître de conférence à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, confirme qu’il existe un risque « d’un engagement seulement en surface » et l’existence d’une orientation qui « a d’ailleurs parfois une visée marketing : il s’agit de redorer son blason, de regagner la confiance à moindre coût ».

L’exemple le plus frappant, fourni par le rapport « La Finance Verte est-elle vraiment verte ? » d’Attac fin 2017, est celui de la compagnie pétrolière espagnole Repsol. Celle-ci a en effet décidé d’émettre une obligation verte de l’ordre de 500 millions d’euros pour financer l’amélioration de sa productivité et faire baisser de 1,9 million de tonnes (sur 20 millions) ses rejets de gaz à effet de serre. Sauf que cela fait 18 millions de tonnes pérennisés ! D’ailleurs, Attac indique qu’investir «dans l’amélioration de l’efficacité énergétique des raffineries de la multinationale prolongera d’autant leur durée de vie et donc le total des émissions de gaz à effet de serre qu’elles auront relâchées ».

On peut également se questionner sur les pratiques globales des entreprises qui décident de se verdir. C’est notamment l’exemple d’Engie, deuxième émetteur français d’obligations vertes derrière l’Etat, d’après le dernier rapport de Climate Bonds Initiative fin 2018. L’entreprise est par ailleurs considérée par le Guide de l’Electricité Verte, publié en septembre 2018 par Greenpeace, comme un «fournisseur très mauvais » puisqu’elle « continue de produire une électricité fortement émettrice de gaz à effet de serre et très polluante ». De même pour EDF, qui a émis près de 4,5 milliards d’obligations vertes en novembre 2013 et qui est, toujours selon Greenpeace « en train de construire quatre fois plus de capacités nucléaires que renouvelables ». Un bon exemple de cette politique du « moins-pire » menée actuellement par le secteur financier, sous le label de finance verte.

Réel impact dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

Dans le but de corriger la situation, de plus en plus d’actions en faveur d’une classification sur ce qu’est un réel investissement vert voient le jour. Il n’a longtemps existé que les Green Bonds Principles (GBP), publiés pour la première fois en 2014 par l’ICMA (International Capital Market Association), une association qui donne des orientations de gouvernance et des préconisations au secteur financier. Dans la version 2018, les GBP fournissent une liste non-exhaustive de ce que peut être un financement vert. Ils incitent aussi à la transparence des emprunteurs sur l’allocation des fonds, ou à la publication de rapports sur l’impact écologique… Cependant, les GBP précisent à la fin de leur document que le respect de ces préceptes dépend toujours du bon vouloir des acteurs : « Les émetteurs, publics ou privés, adoptent et mettent en œuvre les principes volontairement et en toute indépendance, sans pouvoir s’en prévaloir ni s’en servir comme garantie, et sont seuls responsables de leur décision d’émettre des obligations vertes ».

Or, souligne Jézabel Couppey-Soubeyran, c’est justement le fait de laisser reposer « la finance verte sur la bonne volonté du secteur financier » qui induit un risque de greenwashing. Aujourd’hui, de nombreux labels visent à garantir le côté vert des investissements. C’est le cas du label Transition Energétique et Ecologique (TEEC) crée par le ministère de la Transition écologique et solidaire. Contrairement aux simples recommandations des Green Bonds Principles, il exclut du champ des investissements verts « toutes les activités relevant de l’exploration-production et l’exploitation de combustibles fossiles et l’ensemble de la filière nucléaire », peut-on lire sur le site du ministère. Dans le même esprit, ce label exclut également les sociétés pour lesquelles « 33% ou plus de leur chiffre d’affaires est réalisé auprès de clients des secteurs strictement exclus ».

En France comme à l’étranger, la création de ces différents labels de « garantie verte » se multiplie. Pourtant, l’émission des obligations vertes n’est pas conditionnée à l’obtention d’un quelconque label, ce qui explique qu’au niveau global, 75% d’entre elles ne soient pas labellisées. S’il existait une réglementation au niveau international, le risque de greenwashing serait beaucoup plus faible. C’est pourquoi, selon Jézabel Couppey-Soubeyran, la solution serait « d’obliger les banques à ce qu’une partie significative de leurs crédits soient alloués à des secteurs peu émetteurs de carbone », via notamment la mise en place « de normes qui permettrait de tout verdir : le bilan des banques, leur réglementation et les politiques monétaires ».

« Les grosses entreprises émettrices de CO2 pourraient, plus tard, être trainées en justice pour leur responsabilité dans le réchauffement climatique et donc embarquer les banques qui les financent. »

Elle ajoute que le secteur de la finance a un « intérêt » dans la question de la transition écologique puisque « le risque du réchauffement climatique touche aussi la finance ». C’est également la conclusion que tire, dès 2015, Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Conseil de stabilité financière. Selon lui, le secteur financier peut tout d’abord être touché par des « risques physiques », par exemple, la destruction d’actifs immobiliers à cause d’une catastrophe naturelle.

Il peut aussi être touché par des « risques de transition », que Philippe Zaouati, DG de Mirova et expert en finance durable, décrit comme étant le « risque financier de rater le train de la transition énergétique ». Mais pour Jézabel Couppey-Soubeyran, l’argument de poids qui devrait inciter la finance à porter un intérêt particulier à la transition écologique renvoie aux « risques en responsabilité ». Ils induisent une mesure de la faute commise par les grandes multinationales et le secteur financier dans l’actuel et le futur état du climat. Elle déclare en effet que « les grosses entreprises émettrices de CO2 pourraient, plus tard, être trainées en justice pour leur responsabilité dans le réchauffement climatique et donc embarquer les banques qui les financent ».

Jurisprudence Lliuya

Cette éventualité n’est pas si fantaisiste : le nombre d’actions en justice contre des grosses entreprises polluantes progresse. Par exemple, en 2017, la justice allemande a accepté d’examiner la requête de Saul Luciano Lliuya, agriculteur péruvien qui se bat contre RWE, une des plus grosses compagnies d’énergie au monde. L’agriculteur dénonce l’accélération de la fonte des glaciers proche de son habitation – et par conséquent des risques d’inondation – due aux nombreux rejets de gaz à effets de serre de la compagnie et au réchauffement climatique induit. « Le simple fait d’engager les débats sur le fond dans cette affaire écrit une page de l’histoire du droit », a déclaré l’avocate de Saul Luciano Lliuya auprès d’une ONG allemande.

Mais le secteur financier ne paraît pas, pour l’instant, s’inquiéter de ces risques au point d’apporter des réponses concrètes qui auraient de réels impacts pour l’environnement. La finance verte actuelle est jugée par l’économiste de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne comme étant « un peu timide », presque comme « une sorte de nébuleuse » : la finance verte est nécessaire mais loin de suffire pour atteindre les objectifs fixés. L’UE va-t-elle obliger le secteur financier à devenir un acteur majeur dans la lutte contre le réchauffement climatique ? Eléments de réponse à la sortie du Conseil européen de ce 22 mars.

Photo : AFP – Patrick Kovarik
Chloé Hadida
Article tiré de Marianne  le 22 mars 2019

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s