Edito de Denis Sieffert – Quand l’histoire brûle

Notre temps, trop pressé, trop mercantile, et trop avide de reconnaissance immédiate, ne saurait plus entreprendre de cathédrales. Saura-t-il seulement réparer les ravages du feu ?

Les événements sont rares qui interrompent le cours ordinaire de nos débats et de nos querelles. En ces circonstances, on compte généralement les morts. On désigne des coupables. On condamne. On s’indigne. Ce qui est singulier cette fois, c’est que tout s’est arrêté alors qu’apparemment pas une goutte de sang n’a coulé. Ce qui périssait lundi soir sous nos yeux, c’était du symbole, de la beauté, de l’art, de l’histoire. Il était 19 heures et quelques. On attendait, incrédules, un périlleux exercice présidentiel, et soudain tout s’est effacé. Les flammes gigantesques qui embrasaient Notre-Dame rendaient relative une actualité politique qui se mesurait au temps long de notre histoire. Que dire ? Il est toujours difficile de parler de la fatalité, puisque c’est ainsi qu’il faut nommer, faute de mieux, le désastre vécu en direct par le monde entier. La raison chavire quand manquent les explications. Ici, nul groupe terroriste à incriminer, nul tueur à accabler. Des explications, on en trouvera, évidemment. Et des polémiques, il y en aura, soyons-en sûr. Pour l’heure, on a cru comprendre qu’il s’est agi d’un accident sans doute consécutif à ces travaux de restauration dont on nous avait vanté, trois jours plus tôt, et à juste titre, l’ingénierie et la méticulosité. Un accident qui nous rend humbles, surtout quand la télévision nous remontre en boucle un récent reportage sur un exercice de prévention où l’homme – de valeureux pompiers, en l’occurrence – semblait se jouer d’un incendie imaginaire. La réalité fut infiniment plus cruelle.

Voilà donc que la raison, impuissante devant l’accident mais insatiable, se déplace pour interroger quelque chose de plus intime : ce rapport que tout un chacun entretient avec ce monument si particulier dans notre imaginaire, et sur tout ce que l’on croit éternel et qui ne l’est pas. L’interrogation est peut-être encore plus complexe quand on a avec Dieu un rapport très lointain, voire pas de rapport du tout. Mais l’athéisme n’interdit ni l’accès au sacré ni l’émotion devant l’« ardent sanglot qui roule d’âge en âge », dont parlait Baudelaire, et qu’on appelle l’art. La destruction d’une œuvre d’art nous place toujours devant cette contradiction et cette culpabilité : pourquoi tant de larmes quand il n’y a pas de victimes humaines ? Une cathédrale qui brûle, ce n’est ni le Yémen, ni la Syrie, ni le 11 septembre 2001. Mais nous sommes censés avoir assez de réserves d’émotion pour déplorer ceci et cela. Ceci, que nous pouvons essayer de combattre, en protestant par exemple contre les livraisons d’armes aux États assassins, et cela, qui nous laisse désemparés.

Et puis nous devons nous méfier de nous-mêmes et de nos concitoyens. Gare à trop d’appropriation du symbole ! Gare aux « racines chrétiennes de la France » ! Gare à Laurent Wauquiez ! Pas de patriotisme mal placé dans cet afflux d’émotion. Notre-Dame est doublement universelle, chrétienne et profane, française et de tous les pays. Nous sommes capables d’éprouver le même sentiment d’injustice quand Palmyre est saccagé par des nihilistes, cette fois bien identifiés. Notre-Dame appartient à ceux qui croient et à ceux qui ne croient pas, aux musulmans et aux juifs comme aux chrétiens. Comme nous appartiennent la Mosquée bleue d’Istanbul, ou la mosquée d’Omar, à Jérusalem, ou la synagogue de Cochin.

Il n’est pas interdit non plus de rendre un peu justice aujourd’hui à ce Moyen Âge, que l’on a vu trop longtemps obscur et chaotique, façon Game of Thrones, mais qui nous a légué des œuvres collectives d’une telle beauté et pour lesquelles tant de bâtisseurs anonymes ont perdu la vie. Ailleurs dans le monde, des migrants meurent aujourd’hui pour construire des stades. Notre temps, trop pressé, trop mercantile, et trop avide de reconnaissance immédiate, ne saurait plus entreprendre de cathédrales. Saura-t-il seulement réparer les ravages du feu ? Au moins l’argent ne manquera pas : la famille Pinault a sorti dans l’instant cent millions d’euros, et la famille Arnault, le double. Mais chassons de notre esprit des mauvaises pensées qui nous ramèneraient indélicatement à nos débats d’hier… et de demain. Pour l’éviter, rien de tel que de consulter l’admirable Temps des cathédrales de Georges Duby. L’historien y montre la science avec laquelle les architectes concevaient le rapport à la lumière verticale, qui éclairait les profanes, ou rapprochait de Dieu les croyants. Il rappelle aussi la fonction sociale de la cathédrale, où les pauvres et les chenapans trouvaient asile. C’était avant qu’un ministre de l’Intérieur ordonne à la police d’enfoncer la porte de l’église Saint-Bernard. C’était au temps où Quasimodo cachait Esmeralda.

Bien sûr, notre époque est incomparablement plus douce à vivre pour la plupart d’entre nous que ces XIIe et XIIIe siècles où l’on fit Notre-Dame, mais nos migrants d’aujourd’hui n’ont plus trop ces refuges où trouver la paix quand un autre ministre, lointain successeur du précédent, insulte les humanitaires qui leur tendent un bras secourable. Mais nous avons dit que, cette fois, on ne ferait pas de politique. Dans une heure ou dans un jour, les problèmes irrésolus, et pour beaucoup douloureux, de notre société ressurgiront, intacts et violents. Ils seront là, déjà, quand ce journal paraîtra.

NB : cet édito paraîtra en version papier dans Politis du jeudi 18 avril

Denis Sieffert
Article tiré de Politis . le 16 avril 2019

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